« Dans une forteresse assiégée, toute dissidence est une trahison ». Saint-Ignace de Loyola.
Par Olivier DOSSOU FADO - 15/12/2016

Depuis plusieurs semaines, l’espoir a laissé place à la révolte sociale qui s’amplifie et gagne toutes les sphères au Bénin. L’entreprise politique néolibérale qui se met en place est celle pour laquelle les Béninois n’ont pas voté. Pis, les retombées négatives ne s’abattent que sur les petites gens, considérées par le pouvoir de Talon comme de simples variables d’ajustement. Un sentiment d’injustice étreint durement les populations. Cette saignée économique et sociale ne présage rien de bon. Elle pourrait se révéler fatale pour le régime actuel si des correctifs urgents ne sont pas rapidement envisagés.

Président un jour, businessman toujours !
Depuis avril 2016, le Bénin a cessé d’être une Res Publica (chose commune) pour en revêtir les atours d’une « République privée ». Celle de Talon et compagnies. L’Etat n’est plus gouverné mais géré avec un conseil d’administration qui arbitre au profit du PDG Patrice Talon. L’exemple le plus caricatural est lié, selon la Lettre du Continent n°740 du 02/11/2016, à l’acquisition ratée de la Compagnie Ivoirienne de Développement Textile (CIDT) basée à Abidjan et qui dispose de nombreuses usines d’égrenages de coton. Un fait qui constitue une violation très grave de l’article 51 de notre constitution. N’est-ce pas le même Chef de l’Etat qui déclarait au journal Le Monde Afrique le 20 mai 2016 : « je suis sorti de toutes mes participations ». Mieux vaut en rire… !
Par ailleurs, selon La Lettre du Continent n°742 du 30/11/2016, la résidence du ministre des Finances Romuald Wadagni sert de « garçonnière » au Chef de l’Etat pour recevoir discrètement des hommes d’affaires afin d’épancher sa soif du lucre. Question : Le Palais présidentiel n’offre-t-il pas les commodités adéquates à Patrice Talon afin d’y recevoir ses hôtes ? Ajoutons à ces actes de trahison, la déclaration de patrimoine du Chef de l’Etat faite 8 mois après sa prise de fonction alors que la loi prescrit deux semaines. Un comble !


« Etat minimum » et guerre contre le « Ministère du peuple »
« Stateless global governance (gouverner avec un minimum d’Etat) » avait coutume de répéter James Wolfensohn, l’ancien patron de la Banque Mondiale aux dirigeants africains. Une vision qui fascine le Chef de l’Etat béninois. Et c’est au nom de l’Etat minimum qu’ont été liquidés le ministère de la Famille et des Affaires Sociales ainsi que les timides avancées sociales héritées de l’ère Yayi Boni.
C’est aussi dans cet ordre d’idées que s’inscrit la récente décision du gouvernement de Talon de décapiter le ministère de l’Agriculture, de l’Elevage et de la pêche (MAEP), « le ministère du peuple », en privatisant ses structures sous tutelle. Pourquoi donc cette guerre ouverte contre le MAEP ?
Primo, c’est au sein de ce ministère que Patrice Talon a construit son insolente fortune évaluée aujourd’hui à plus de 400 millions de dollars (Forbes 2015) du fait d’un monopole privé dans le coton (usines d’égrenage, intrants agricoles, négoce du coton-fibre, subventions publiques opaques…).
Secundo, du fait des nombreuses structures sous sa tutelle, le MAEP impacte directement des millions de Béninois. Grâce à des mécanismes de soutien aux prix agricoles et aux denrées alimentaires, ce ministère est le véritable bras opérationnel de l’Etat dans l’aide aux coopératives paysannes mais aussi au renforcement de la sécurité alimentaire. Or voilà que le conseil des ministres du 30 novembre 2016 a décidé sans concertation sociale, la «liquidation ordonnée» de la Société nationale de promotion agricole (Sonapra), la Centrale d’achat des intrants agricoles (Caia-Sa), l’Office national d’appui à la sécurité alimentaire (Onasa), l’Office national de stabilisation et de soutien des prix des revenus agricoles (Ons). Une décision pour le moins surprenante, dans la mesure où une commission technique planchait du 29 novembre au 01 décembre 2016 sur le cadre institutionnel des reformes à opérer dans le secteur agricole et n’avait pas encore rendu son rapport.
Et contre toute attente, le 30 novembre 2016, la «liquidation ordonnée» est tombée comme un couperet ! Pourquoi une telle brutalité ? Eh bien, parce que depuis 2009, la Sonapra est l’ombre d’elle-même. Son outil industriel constitué d’usines d’égrenages, a été cédé à la Sodeco majoritairement détenue par Patrice Talon...le Chef de l’Etat. Et dès sa prise de fonction, entre avril et mai 2016, des milliards ont été transférés de la Sonapra vers la Sodeco dans l’opacité totale. Le député Bako Idrissou s’en était fortement indigné lors d’une session parlementaire.
Ces décaissements frauduleux vont plomber la santé financière de la Sonapra devenue une coquille vide.
Enfin, la liquidation de ces sociétés publiques va provoquer à terme la hausse des prix des denrées alimentaires (risque de famine) d’une part et mettre sur le carreau des milliers de salariés béninois lesquels viendront grossir les rangs des 1045 agents du MAEP déjà virés depuis avril 2016. Une curée en perspective !
Il n’est pas inutile de rappeler qu’au Palais présidentiel 200 fonctionnaires ont été mis à la porte et remplacés par un peu plus d’une centaine d’agents, tous issus de Bénin-Control, la société du Chef de l’Etat. Népotisme, j’écris ton nom !


Morosité économique et business des privatisations
Le Bénin va très mal. Tous les indicateurs sont au rouge. Les régies financières ont vu leurs recettes fondre. Des raisons à la fois exogènes (dépréciation du naira, mesures restrictives de l’Etat fédéral nigérian…) et endogènes avec l’absence de feuille de route et de mesures hardies de relance économique et sociale.
Le fameux Programme d’Action du Gouvernement (PAG) sera finalement lancé le 16 décembre prochain !
La traque des opérateurs économiques à commencer par le premier d’entre ses pairs, Sébastien Ajavon (dont les sociétés sont fermées les unes après les autres) ne sécurise pas le climat des affaires qui est anxiogène.
Depuis 9 mois, des milliers d’emplois sont détruits souvent dans une brutalité inouïe. Ce qui pénalise la consommation intérieure avec des méventes réelles sur les marchés béninois. Partout, c’est la sinistrose !
Au plan budgétaire, aucune mesure sociale d’envergure n’est prévue dans la loi de finances 2017. Une inquiétude que n’a pas manqué de soulever Laurent Metognon, inspecteur des finances et syndicaliste qui affirme : « l’éducation et la santé sont ainsi négligées dans la perspective de l’élargissement du secteur privé, donc de l’augmentation des difficultés d’accès du plus grand nombre, dans un pays où 63% vivent avec moins de 1,25 dollar par jour, selon les statistiques officielles.»
Par ailleurs, le vote de la loi sur le Partenariat Public-Privé (PPP) est l’arbre qui masque la forêt d’un enjeu beaucoup plus important. Grâce à ce nouveau cadre législatif, le marché des privatisations publiques sera élargi et par des mécanismes de gré à gré et autres délits d’initiés, l’oligarchie marchande au pouvoir va se goinfrer. Comme en témoignent les scandales Morpho Dys, Sam-Tal, SDI et Sodeco.

En guise de conclusion, la gouvernance de Patrice Talon va gravement accentuer les disparités économiques et sociales au Bénin. La récente mission du FMI qui a séjourné du 30 novembre au 12 décembre 2016 à Cotonou dans le cadre d’un appui financier, a même décerné un satisfécit aux autorités béninoises ! En retour, Talon et ses ministres se sont engagés à « sauvegarder la stabilité macroéconomique tout en mettant simultanément en oeuvre un ambitieux programme de réformes structurelles (…) ». Entendez : Privatisations, austérité budgétaire et casse sociale !
Ce qui revient à donner quitus aux autorités béninoises afin d’accélérer le rythme de la grande saignée en cours.